« Ignore-le. »
C’est souvent le premier conseil que l’on donne aux enfants.
Et c’est aussi, bien souvent, la première stratégie qu’ils essayent lorsqu’ils sont confrontés à des moqueries ou à des remarques blessantes à l’école.
Mais est-ce vraiment si simple ?
Parce que tout pousse à réagir.
Ignorer n’est pas simplement ne rien faire.
Cela suppose de pouvoir retenir une réaction, s’ajuster à ce qui se passe, et parfois inventer une autre manière de répondre.
Dans cet article, je propose de regarder ce qui se joue dans ces moments-là, et d’explorer différentes stratégies que les enfants peuvent mobiliser face à ce qu’ils vivent.
Ignorer, une stratégie évidente
Ignorer est souvent la première réponse proposée aux enfants.
« Fais comme si tu n’avais rien entendu. »
« Ne réponds pas. »
« Laisse tomber. »
Ce conseil est fréquent.
Et il n’est pas sans raison.
Dans certaines situations, ignorer permet de ne pas alimenter l’échange. L’autre se lasse. La remarque ne prend pas.
C’est une stratégie qui peut fonctionner.
Lorsque l’on demande aux enfants ce qu’ils font face à ce qu’ils vivent, beaucoup répondent qu’ils ont essayé d’ignorer.
Parfois, ils disent ne pas savoir. Pourtant, en revenant avec eux sur la situation, il apparaît souvent qu’ils ont déjà tenté cette réponse.
Autrement dit, ignorer fait déjà partie de leur répertoire.
En réalité, certains enfants ignorent bien avant qu’on leur conseille de le faire.
Cette stratégie a parfois été proposée par un parent ou un enseignant. D’autres fois, elle s’est construite au fil de leurs expériences.
L’enjeu n’est donc pas d’apprendre à l’enfant à ignorer. C’est de comprendre ce qu’il fait déjà, ce qui fonctionne pour lui, et ce qui mérite parfois d’être ajusté.
Ce que “ignorer” demande réellement
Ignorer peut sembler simple.
Ne pas répondre. Faire comme si de rien n’était.
Mais dans la réalité, cela demande bien plus que cela.
Retenir sa réaction
Ignorer, c’est d’abord retenir une réaction.
Ne pas répondre immédiatement.
Ne pas dire ce qui vient.
Ne pas montrer ce que l’on ressent.
Quand l’émotion est forte, cela devient particulièrement difficile.
Parce que la remarque touche.
Parce qu’elle surprend.
Supporter le regard des autres
Ignorer demande aussi de supporter le regard des autres.
Quand la situation se déroule devant un groupe, ne pas réagir peut donner l’impression d’être exposé, observé ou jugé.
Et cela peut intensifier encore la tension.
S’ajuster à la situation
Enfin, ignorer suppose de pouvoir s’ajuster.
Dans certaines situations, cela fonctionne.
Dans d’autres, non.
Il faut alors pouvoir changer de réponse, faire autrement.
Cette capacité à se retenir, à réguler ce que l’on ressent et à ajuster sa réponse ne va pas de soi.
Elle se construit progressivement.
Quand ignorer fonctionne
Ignorer peut être une stratégie efficace.
Dans certaines situations, elle permet réellement de désamorcer ce qui se passe.
Mais cela ne tient pas au hasard.
Certaines conditions favorisent son efficacité : lorsque la situation reste contenue, que l’interaction ne se prolonge pas et que l’enfant parvient à tenir sa réponse.
Ces éléments permettent de mieux comprendre dans quels cas ignorer peut suffire.
Quand l’interaction ne se prolonge pas
Ignorer fonctionne souvent lorsque l’interaction ne se prolonge pas.
Par exemple, dans la cour de récréation, un enfant lance :
« T’es nul au foot. »
L’autre ne répond pas.
Il continue ce qu’il était en train de faire.
La remarque ne trouve pas d’écho. Personne ne relance. L’échange s’arrête là.
Dans ce type de configuration, l’absence de réaction ne nourrit pas la situation.
Peu à peu, la remarque perd de son effet et finit par s’éteindre.
L’enfant n’a pas besoin de faire davantage.
Ne pas répondre suffit.
Quand la situation reste contenue
Ignorer fonctionne plus facilement lorsque la situation reste contenue.
Par exemple, dans un couloir, un enfant lance à un camarade :
« T’es vraiment bizarre. »
Personne d’autre n’est présent.
Il n’y a pas de groupe qui observe, pas de regards insistants, pas d’effet d’entraînement.
L’enfant ne répond pas.
La remarque reste limitée à cet échange.
Elle ne circule pas. Elle n’est pas reprise. Elle ne s’amplifie pas.
Dans ces conditions, ignorer peut suffire.
L’absence de réaction ne crée pas de tension supplémentaire et la situation tend naturellement à s’apaiser.
Quand l’enfant y arrive
Ignorer demande de ne pas réagir.
Parfois, l’enfant y parvient.
Un camarade lance une remarque désagréable.
L’enfant l’entend, mais elle ne le touche pas vraiment. Il n’est pas surpris ou bien il a déjà vécu ce type de situation.
Il peut alors ne pas répondre.
Et cela suffit parfois à faire retomber l’échange.
La situation ne prend pas et s’éteint d’elle-même.
Mais cette capacité n’est pas constante.
Elle dépend du moment, du contexte et de ce que l’enfant ressent.
Ce qui est possible un jour ne l’est pas toujours le lendemain.
Quand ignorer ne suffit plus
Dans certaines situations, ignorer ne suffit plus.
L’enfant ne répond pas.
Il essaie de ne pas réagir.
Pourtant, la situation continue.
La remarque revient.
Puis elle se répète.
Parfois, elle est reprise par d’autres.
Peu à peu, ce qui aurait pu s’éteindre se maintient.
Le groupe observe, réagit ou amplifie.
L’absence de réponse ne suffit plus à faire retomber l’échange.
La situation dépasse alors la stratégie.
Non pas parce que l’enfant s’y prend mal, mais parce que la situation dure, se répète et s’inscrit dans un groupe.
Ignorer, ici, ne permet plus de désamorcer ce qui se passe.
Il devient alors nécessaire d’ajuster sa réponse : chercher du soutien auprès de ses camarades, répondre autrement ou demander l’aide d’un adulte.
Mais comment savoir quand ignorer, quand essayer de gérer seul et quand parler à un adulte ?
Ces questions sont abordées dans notre FAQ « T’as dit quoi à la maîtresse ? », consacrée à la réputation, à la peur d’être considéré comme une balance à l’école et à l’autonomie relationnelle.
Quand la situation se répète
Ignorer peut fonctionner une première fois.
L’enfant ne répond pas.
La remarque tombe.
« Encore toi ! »
« Mais t’es toujours là ? »
Dans un premier temps, cela peut suffire.
Mais parfois, la situation revient, plus tard ou plusieurs fois dans la même journée.
Peu à peu, ce qui devait s’éteindre se répète.
Pas forcément à l’identique.
Les mots changent un peu. Le ton varie. Mais le message reste le même.
Dans ces conditions, l’absence de réponse ne suffit plus à faire disparaître ce qui se passe.
Au contraire, la situation se maintient.
L’enfant peut alors avoir l’impression que ne pas répondre ne change rien.
Il continue d’ignorer, mais la situation, elle, continue aussi.
Quand le groupe s’en mêle
En classe, Camille récite une poésie. Elle manque de confiance. Sa voix hésite.
Dans le fond, quelqu’un chuchote :
« Elle sait même pas… »
Un autre ajoute :
« Ça c’est vrai… »
C’est dit assez bas pour que l’enseignant ne l’entende pas.
Camille entend.
Elle pourrait s’arrêter, répondre ou se retourner.
Mais elle continue.
Ignorer, ici, ce n’est pas ne rien faire.
C’est retenir une réaction, ne pas dire ce qui vient, ne pas montrer ce que l’on ressent.
Quand l’émotion monte, cela devient difficile, parce que la remarque touche et qu’elle se produit devant les autres.
Et cet effort n’est pas toujours visible.
Pourtant, c’est souvent ce travail invisible qui permet à l’enfant de poursuivre malgré ce qu’il entend.
Quand la situation s’installe
Lorsque la situation se répète et que le groupe s’en mêle, elle peut finir par s’installer.
Ce n’est plus un moment isolé.
Cela revient régulièrement, dans les mêmes contextes.
Par exemple, dans les vestiaires, les enfants arrivent, se changent et parlent entre eux.
Paul, lui, prend plus de temps.
Il manque d’habileté. Ses gestes sont moins rapides.
Et presque à chaque fois, les mêmes remarques arrivent :
« T’es trop lent ! »
« On doit toujours t’attendre ! »
« À cause de toi, on va avoir moins de temps de jeu. »
Peu à peu, la situation devient prévisible.
Elle ne surprend plus.
Avant même d’entrer dans les vestiaires, Paul sait ce qui risque de se passer.
La tension commence avant la scène.
Dans ces conditions, ne pas répondre devient encore plus difficile.
Il ne s’agit plus seulement de faire face à une remarque, mais à une situation qui revient et qui dure.
Dans ces situations, ignorer ne suffit plus toujours.
Il devient alors nécessaire d’envisager d’autres réponses.
➜ Découvrir la série Un CM2 difficile : quand les difficultés relationnelles à l’école s’installent dans la durée.
Ajuster : élargir les stratégies
Dans certaines situations, ignorer ne suffit plus.
L’enfant ne fait pas moins bien.
Il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a appris.
Simplement, la situation demande autre chose.
L’enjeu n’est pas d’abandonner l’ignorance, mais d’élargir les possibilités.
Ignorer reste parfois utile.
Mais il peut être précieux de disposer d’autres façons de répondre lorsque cette stratégie atteint ses limites.
L’objectif n’est pas de trouver la « bonne réaction ».
Il s’agit plutôt d’avoir plusieurs points d’appui : des réponses simples que l’enfant peut tester, répéter et s’approprier progressivement.
Certaines consistent à répondre un peu.
D’autres à utiliser l’humour, à maintenir sa position ou à chercher du soutien.
Autant de chemins possibles pour faire face à ce qui se passe.
Donner juste un peu
Dans certaines situations, ne pas répondre ne suffit plus.
Une autre possibilité consiste à donner juste un peu.
Par exemple :
« Je sais pas. »
« Comme tu veux. »
« C’est possible. »
Ces réponses permettent de ne pas rester silencieux, sans pour autant alimenter l’échange.
L’enfant n’ignore plus complètement, mais il ne donne pas non plus de prise.
C’est une manière de rester présent tout en gardant une certaine distance.
L’humour
Une autre possibilité consiste parfois à utiliser l’humour.
Une réponse inattendue peut permettre de déplacer l’échange.
L’objectif n’est pas de trouver la réplique parfaite, mais de ne pas entrer dans le rôle que l’autre cherche à nous faire jouer.
Pour certains enfants, cela permet de reprendre un peu de distance face à la remarque.
Maintenir sa position
Certaines discussions tournent en rond.
Plus l’enfant ajoute d’explications, plus l’échange risque parfois de se prolonger.
Une autre possibilité consiste à répéter simplement son message.
L’objectif n’est pas de convaincre l’autre, mais de maintenir sa position.
Cette stratégie est parfois appelée la technique du disque rayé.
Chercher du soutien
Certaines situations ne demandent pas davantage de courage ou davantage d’efforts.
Elles demandent simplement de ne plus rester seul.
Comme lors d’une randonnée, il est parfois utile de trouver un refuge avant de poursuivre sa route.
Demander de l’aide peut aussi faire partie du chemin.
Trouver son chemin
Ignorer n’est ni une solution miracle, ni une stratégie inutile.
Dans certaines situations, cela permet réellement de désamorcer ce qui se passe.
Dans d’autres, cela ne suffit plus.
L’enjeu n’est alors pas de trouver la réaction parfaite, mais de disposer de plusieurs possibilités.
Ignorer, répondre un peu, utiliser l’humour, maintenir sa position ou chercher du soutien sont autant de chemins que l’enfant peut apprendre à emprunter selon ce qu’il vit.
Comme dans une randonnée, il n’existe pas un seul itinéraire valable pour tous les terrains.
L’important est de pouvoir avancer avec les ressources dont on dispose et d’en découvrir progressivement de nouvelles.
Pour aller plus loin
Comprendre l’influence du groupe avec L’effet banc de poissons à l’école ➜